Marché de la Presse : La Grande Braderie (BILAN 2025)

En janvier 2024, je publiais ici même un article intitulé « La face cachée de la photographie dans la presse sportive ». J’y évoquais la course à la rapidité et la précarisation du métier. Deux ans plus tard, en ce début 2026, il est temps de dépasser le simple ressenti pour regarder la réalité en face : les chiffres.

J’ai analysé mes relevés de ventes d’agence sur l’année 2025. Le constat est sans appel.

4,24 € : Le prix de l’information (avant partage)

Sur la période du 1er janvier au 31 décembre 2025, mes images ont été diffusées 421 fois dans la presse. Dans un monde idéal, cela signifierait une année exceptionnelle. Dans la réalité du marché actuel, le prix de vente moyen facturé au client final par l’agence est de 4,24 € par photo.

Mais attention, ce n’est pas ce que je touche. Sur ce montant, l’agence prend sa commission de 50%. Il me reste donc 2,12 € l’image. Il faut en vendre des milliers pour simplement amortir un boîtier professionnel, sans même parler de se verser un salaire.

Le « Flux » : Visibilité vs Rentabilité

En analysant le Top 10 de mes acheteurs, une tendance lourde se dégage : la dépendance aux accords de « flux ». Mon premier « client » (indirect) est le groupe Ouest France, suivi par des acteurs comme France Télévisions, Libération ou Nice Matin.

Mes photos sont publiées, elles illustrent l’actualité. Mais ces grands médias négocient des forfaits annuels avec les agences mondiales (type AFP ou équivalents) qui font s’effondrer le prix unitaire. Même constat à l’export (Allemagne, Pays-Bas, USA) : mes images voyagent, mais la valeur reste bloquée à la douane.

Le Chiffre qui fait mal : 892,17 €

Pour objectiver cette perte de valeur, j’ai comparé les revenus réels avec les barèmes de référence de la SAIF (Société des Auteurs des arts visuels).

  • Valeur théorique (Barème SAIF 2026) : Pour 421 photos, la valeur de cession aurait dû avoisiner les 27 000 €.

  • Réalité perçue : Le montant total versé sur mon compte pour l’année 2025 est de 892,17 €.

Le calcul est simple : le modèle actuel entraîne une dévaluation massive de la valeur de l’image.

La chaîne de valeur (et le dindon de la farce)

Il est temps de pousser un coup de gueule. Aujourd’hui, le photographe est systématiquement la dernière roue du carrosse. C’est la variable d’ajustement du budget, celui qu’on paie « si il reste des sous ».

Pourtant, regardons la réalité économique en face :

  1. La Presse a besoin de nos photos pour illustrer ses articles et générer du clic.

  2. Les Organisateurs ont besoin de nos photos pour deux raisons vitales : prouver à leurs sponsors actuels qu’ils ont eu de la visibilité (votre logo sur le maillot, c’est ma photo qui le montre), mais aussi constituer un book visuel solide pour aller démarcher de nouveaux partenaires financiers.

  3. La Billetterie de l’année suivante se vend grâce aux images spectaculaires de l’édition précédente.

En résumé : Tout le monde profite de nos images. Les événements gagnent en crédibilité, les sponsors signent, les médias tournent. Mais quand vient l’heure de payer celui qui crée cette valeur, on nous propose des tarifs au rabais, ou pire, on a le culot de nous demander du bénévolat.

L’Ironie de la Carte de Presse

Ce dysfonctionnement économique crée une dernière absurdité administrative : l’impossible Carte de Presse.

Pour obtenir ce sésame délivré par la CCIJP, un photographe doit prouver que la majorité de ses revenus provient de la presse. Or, avec 421 publications par an (ce qui est énorme en volume de travail) ne rapportant que 892 €, il est mathématiquement impossible de vivre de la presse. Donc impossible d’obtenir la carte.

Pourtant, sur le terrain, cette carte est exigée partout. C’est le paradoxe ultime : je peux suivre une Championne du Monde, être le photographe officiel d’une équipe pro, et me voir refuser une accréditation sur un événement majeur simplement parce que je n’ai pas ce morceau de plastique… que le marché m’empêche d’obtenir.

Conclusion : L’Urgence d’un Changement

La photographie de presse sportive exige du matériel professionnel (plusieurs milliers d’euros), des déplacements constants, une disponibilité totale, la livraison des photos en direct, et une expertise technique et éditoriale pointue. Comment justifier une rémunération de 4€ par photo facturée (et 2€ perçue) ?

La réflexion sur la valorisation du travail photographique n’est plus nécessaire, elle est devenue urgente. Sans un changement profond du modèle économique de la diffusion d’images dans la presse, c’est toute une profession qui risque de disparaître, remplacée par des contenus générés par intelligence artificielle ou des photos amateur gratuites.

Et vous, seriez-vous prêt à travailler une année entière pour 892€ ?

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